Aujourd’hui, 12 juillet 2010, 6 mois ont passé depuis le 12 janvier 2010. Le 12 janvier 2010, une journée ordinaire pour tant de gens, une journée histoire pour tant d’haïtiens.
Journée où environ 220 000 personnes ont perdu la vie, ou encore quelques dizaines de milliers ont disparu, où d’autres ont perdu leurs bras, leurs jambes, leur maison, leur famille, leur vie passée.
Je suis à Port au Prince depuis un mois et demi. Un mois et demi de travail intense, pour tenter d’apporter quelques réponses à des personnes parmi les plus vulnérables. Nous donnons des abris sous forme de tentes ou de petites « maisons » en bois et en plastique. Nous sélectionnons nos bénéficiaires parmi les patients d’un réseau mis en place par Handicap International composé d’hôpitaux dans lesquels nous travaillons en partenariat avec la structure habituelle ainsi que d’antennes où nous fournissons des soins de kinésithérapie ou d’accompagnement psycho-social.
Une équipe de travailleurs communautaires rencontre et évalue la situation des patients les plus vulnérables et décide de donner ou non une tente ou abri en bois selon la sévérité tant médicale que sociale de la personne. La tente ou l’abri est ensuite installé sur le terrain choisi par les bénéficiaires. Parfois, quelques jours de « Cash For Work » est nécessaire pour aplanir le lieu ou enlever les débris du séisme. Dans ce cas, nous sélectionnons quelques personnes de l’entourage du bénéficiaire que nous payons environ 6$ par jour, nous leur fournissons le matériel nécessaire (pelles, pioches, brouettes, seaux) et ils préparent alors le site.
Une fois l’abri installé et pour les cas les plus problématiques, une petite équipe de « mise en accessibilité » rend visite au patient et adapte son environnement pour le rendre plus « facile » d’accès : une main courante, une rampe en béton, une porte plus large, une latrine plus haute ou plus basse, une dalle devant la maisonnette. Ces petits aménagements permettent aux personnes amputées, en fauteuil roulant ou ayant des difficultés d’équilibres de retrouver un peu d’autonomie et de dignité.
Mais chaque étape de ce processus requiert des compétences particulières. Une certaine sensibilité doublée d’une capacité à évaluer tant une situation sociale qu’un lieu potentiel de réinstallation pour les travailleurs communautaires, un sens pratique accompagné de compétences techniques pour la construction des abris en bois ou l’installation des tentes, une capacité à se mettre dans la peau du bénéficiaire pour déterminer quels aménagements seront les plus utiles au bénéficiaires pour les équipes d’accessibilité. Et chaque étape s’accompagne de difficultés propres.
Le refus du patient de rencontrer les travailleurs communautaires car il a honte de son handicap, la difficulté de retrouver la personne dans Port au Prince, vaste et si tortueuse. Le défi de construire un abri sur un endroit plat et loin de dangers d’inondations, à proximité de bâtiments instables dont il faut essayer de s’éloigner au maximum. Le manque d’habitude au concept d’accessibilité des équipes locales qui ont bien du mal à comprendre l’intérêt de modifier un escalier pour améliorer la vie d’une personne qui a subi un évènement dont seul Dieu est maître.
Après 6 mois, on sent une certaine frustration, tant dans la population que chez certains expatriés. Frustration de n’avoir pas réussi à faire plus malgré le déferlement d’expatriés, de moyens, de compétences, de bonne volonté. Frustration face à des problèmes si complexes, si globaux, si anciens aussi pour certains. Pas de solutions parfaites. Comme partout. Il faut composer, s’adapter, faire de son mieux. Et tenter de relativiser. Pas évident lorsque l’on est quotidiennement confronté à la misère absolue, aux regards liquides de mendiants qui n’ont connu que la faim, à des enfants orphelins errants seuls dans les rues poussiéreuses.
Heureusement qu’Alexandra est là, île d’amour réconfortante…